La semaine dernière, j’ai assisté à la soirée de clôture de l’Agile Tour à Toulouse.
Un monde qui, a priori, n’est pas le mien : l’agilité, les méthodes collaboratives, les organisations mouvantes… Tout cela résonne peu avec la structure de mon cabinet, plutôt restreinte.
Et pourtant, j’aime observer ces dynamiques d’entreprise, moi qui n’ai jamais été salariée, qui n’ai connu que l’indépendance. J’y pioche toujours des idées, une respiration, une perspective.
Comme souvent dans ces moments-là, vient la fameuse question :
« Mais… ce n’est pas trop dur, votre métier ? Émotionnellement, je veux dire. »
Ma réponse surprend parfois. Non, ce n’est pas trop difficile émotionnellement.
J’y vois une forme de parallèle avec le métier d’urgentiste.
Au début, on est bouleversé par la violence brute, par la souffrance nue. Puis, on apprend.
On crée des protocoles, des mécanismes. On construit une distance utile, celle qui permet d’agir, d’être efficace, de ne pas s’effondrer.
L’urgentiste sauve des vies dans l’urgence.
Moi, je sauve des trajectoires dans l’urgence. Ce n’est pas toujours visible, ni spectaculaire. Mais c’est vital.
Ce qui est le plus difficile, ce n’est pas d’écouter des récits de violences. Ce n’est pas de défendre, en procédure d’urgence, une femme et ses enfants exposés à un danger imminent.
Ce qui me broie, parfois, c’est l’impuissance institutionnelle.
C’est de voir quand une ordonnance de protection est justifiée, urgente, construite, argumentée… et que la juridiction la refuse.
Parce que le magistrat n’est pas formé.
Parce que la violence n’est pas “assez visible”.
Parce que le contrôle coercitif, le harcèlement post-séparation, le pouvoir destructeur d’un conjoint manipulateur ne sont pas encore intégrés dans les réflexes judiciaires.
C’est comme si un urgentiste constatait une hémorragie interne, appelait au bloc, et que son chef de service, non formé à cette pathologie, lui refusait l’intervention.
Alors oui, je maîtrise les outils : le droit, la procédure, les stratégies judiciaires.
Mais je suis souvent la seule à lire le réel avec précision, là où le système ne voit qu’une scène floue.
Et pendant ce temps, les auteurs de violences continuent leur œuvre, à bas bruit.
Ils n’ont pas les mêmes règles du jeu.
Je plaide avec le Code civil. Ils opèrent avec la terreur feutrée, l’intimidation déguisée, le contournement légal. Et gagnent du terrain, souvent.
Je ne suis pas submergée par les émotions des autres.
Je suis dévastée, en revanche, par cette absurdité judiciaire où l’on connaît le danger, où l’on identifie la solution, mais où l’on reste enlisé dans l’ignorance structurelle.
Je ne demande pas que tous soient experts.
Je demande que ceux qui décident soient formés.
Qu’on ne confie pas la sécurité d’une femme et de ses enfants à quelqu’un qui n’a jamais entendu parler de l’emprise.

Dans cette impuissance répétée, quotidienne, d’un système qui ne veut pas (encore) voir.
Et pourtant, je continue.
Parce que malgré tout, parfois, une ordonnance est rendue.
Une main se tend. Une porte s’ouvre.
Et alors, même un petit pas vers la protection devient une victoire immense.